Le marcheur de FèsEn franchissant la porte bleue de Boujloud et en s'engageant dans la Talaa sghira (littéralement :la petite montée), on tombe sur une librairie qui fait une large part à la littérature francophone, anglo-saxonne et hispanique. En fouinant dans ses rayons, je suis tombé sur un livre qui m'a interpellé par son titre : Le marcheur de Fès. La marche étant mon activité quotidienne favorite, je ne pouvais que l'acheter.  Cet ouvrage qui s'inscrit dans le registre autobiographique est signé par Eric Fottorino 

Cet auteur, je l'ai découvert et apprécié à la faveur de ma lecture de son roman " Un territoire fragile "

L'incipit du marcheur de Fès ouvre sur ces mots qui se terminent par un point d'interrogation: " Je serais venu te chercher en voiture. Tu m'aurais attendu au seuil de ta maison, en Haute-Garonne. Ou allongé dans la fosse de ton salon marocain, comme un lion de l'Atlas prêt à bondir. Il ya longtemps hélas que la maladie a engourdi tes pattes. Puis nous aurions filé vers les Pyrénées. On aurait coupé l’Espagne de haut en bas. Une manière de césarienne pour exhumer ton histoire. Nous serions remontés au début, jusqu’à Fès, ta ville natale. J'imaginais une succession d'étapes brèves, la route bue à petites gorgées. J'aurais ménagé ton dos en conduisant sans à-coups. Très lentement aussi, occupé à me remplir de ton enfance. Serions-nous jamais arrivés ?

Un peu plus loin, à la page 13 : "Le marcheur de Fès, ce devait être toi. Ce sera moi. Je vais marcher plus vite, moins profond. Tu vas me guider à distance. Je t'enverrai de petits films, des photos. A mon tour de te chuchoter des histoires pour t'en rappeler d' autres. Ce sera sans doute inutile. La Fès qui vit dans ton souvenir n'existe plus. C'est étrange d'aller seul dans la ville où tu as fait tes premiers pas, maintenant que ton corps  te lâche. Je vais marcher pour toi, par procuration."

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A la lecture de ce roman, j'ai eu l'impression d'assister à une sorte de reconstitution complexe d'un arbre généalogique dans lequel les noms, les repères, les anecdotes et les images d'un présent foisonnant permettent de restituer leurs voix aux méandres des silences d'un passé révolu et poussiéreux. Beaucoup de déambulations et de va-et-vient entre le Mellah et la ville nouvelle. Le cimetière juif est un passage obligé. Il faut attendre le chapitre 8 pour s'engager un peu dans la médina :" Je me suis engagé au hasard des rues qui sont moins que des rues. Surtout quand un bourricot chargé bloque le passage tandis que son maître lui crie: "Balek, ould el houdi lakhor!" , "Dégage, espèce de fils de Juif!". Je déambule et me laisse gagner par le spectacle foisonnant. Avec la nuit qui tombe,les souks redoublent de lumière vives. (...)Je m'enfonce. Bien sûr, je suis perdu. Pas tout à fait: tes pas me précèdent. Ce que je vois, tu l'as vu. Ce qui vibre en moi, tu l'as éprouvé toi aussi. Un fil nous relie."

 

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Page 148 : "Jonglant avec ces dates, je me dis qu'à l'instant où j'arpente les rues de Fès, je me situe précisément sur l'échelle du temps. Novembre 2012, un siècle après le Tritl. (A la page 34, ce dernier terme barbare reçoit l'explication suivante : (...) l'année du Tritl (prononcerTriteul), le pogrom qui marqua les débuts sanglants du protectorat...)

A l'évidence, la ville nouvelle n'est plus ce qu'elle était. Les lignes géométriques et pures se sont brisées. Elles ont même disparu  dans ton quartier de l'avenue de France, dissoutes par la saleté, la circulation, la succession anarchique des néons blêmes ou criards, les nids-de-poule dans la chaussée, les étals sur les trottoirs.

Cela n'a pas empêché André Tobaly de revenir à Fès et de s'y sentir bien. "J'y ai trouvé mon pain et mon couteau" dit-il. Fâs signifie "pioche" en arabe, et en latin, sans chapeau sur le a, "destin".